Mystères d’automne (S2E4)
Personnages :
- Florence, la journaliste : Stéphanie Cassignard
- Myriam, la fille de la journaliste : Myriam Doumenq
- Lui (Frédéric, l’Esprit de l’art) : Frédéric Kneip
- Elle (Delphine, l’Esprit de la science) : Delphine Gleize
- Akimou (l’Esprit critique) : Pascal Nzonzi
Les esprits du Palais
Un feuilleton radiophonique entre ombre et lumière aux Étincelles du Palais de la découverte
Épisode 4 : Mystères d'automne
Prologue
Florence [se parlant à elle-même] : Après les feux follets, des graffitis. Décidément, il s’en passe, des choses, aux Étincelles ! Heureusement, l’équipe du musée a immédiatement réussi à mettre un nom sur chacun des prénoms ! Émilie du Châtelet, Sophie Germain, Lise Meitner : trois scientifiques… Mais à quoi ça rime ? Et comment diable la personne qui a tagué ça à la peinture phosphorescente a pu s’y prendre ? Est-ce qu’elle s’est laissée enfermer dans le bâtiment après la fermeture ? Est-ce qu’elle a fait ça dans la journée ? Les deux affaires – les lueurs de couleur et les peintures phosphorescentes – sont-elles liées ? Tout cela est bien mystérieux, et sans indice, franchement, il y a de quoi s’y perdre…
Scène 1 : Le rêve de Florence
[On entend un extrait de l’exposé « Cerveau et idées reçues », enregistré lors de la Fête de l’Esprit critique, aux Étincelles, en 2023] : La question, c'est est-ce que ce qu'on va découvrir à l'intérieur de ces différents magazines, est-ce qu'on peut vraiment se fier à tout ce qui est écrit ? Est-ce qu'on doit prendre ça avec plus ou moins de pincettes ? Et qu'est-ce qu'on fait dire aux données scientifiques ? Et qu'est-ce qu'on ne devrait pas faire dire aux données scientifiques ?
Florence : « Nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage »… « Tantôt le malfaiteur a laissé sur les lieux les marques de son activité, tantôt par une action inverse, il a emporté sur son corps ou sur ses vêtements les indices de son séjour ou de son geste. »
Sophie Germain… Émilie du Châtelet… Lise Meitner…
Scène 2 : Akimou et Florence
Dans le quartier des Étincelles
Florence : Vous habitez le quartier depuis longtemps ?
Akimou : Ah ! Depuis mon arrivée en France. Vous deviez être toute jeune. Aujourd'hui, je me sens autant enfant du 15e que du Congo.
Florence : Ah, le métro Javel… J’avais un amoureux, autrefois, qui habitait au métro Javel…
Akimou : Vous saviez que dans cet immeuble, là, a été tournée une séquence d’un film de... [Akimou entonne la musique du dessin animé de la Panthère rose.] ... la Panthère rose ! J’étais parmi les badauds quand Peter Sellers est arrivé… J’étais un grand admirateur ! [Avec un léger accent anglais.] L’inspecteur Clouseau… [Il rit.] J’ai partagé ça, ensuite, avec mes enfants.
Florence : Ça m'fait plaisir, vous savez, Akimou, de me promener avec vous dans mon quartier. J’avais besoin de faire une pause, de prendre un peu de recul pour réfléchir… Et puis, par ce temps, l’automne à Paris est si beau !
Vous savez, je suis heureuse de vous avoir rencontré. Et dire que s’il n’y avait pas eu ces phénomènes mystérieux, nous ne nous serions peut-être jamais croisés, aux Étincelles…
Akimou : Mais vous n’auriez sans doute pas écrit un texte aussi bon que celui que vous allez rendre, j’en suis sûr. Se référer aux sources, ne jamais croire qu’on a fait le tour d’un sujet… Ne jamais chercher à faire dire aux gens ce qu’on a envie d’entendre, simplement les laisser raconter et les écouter… Plus vous venez aux Étincelles, mieux vous comprenez comment ça vit et comment ça fonctionne. Et vous voyez : vous gagnez, en prime, un soupçon de mystère...
Florence : Akimou, vous êtes un sage... que voulez-vous ? D’ailleurs, je voulais vous demander : votre nom, « Akimou », il signifie quelque chose ?
Akimou : Pour vous répondre, je vais devoir vous raconter une partie de ma vie…
Florence : Allez-y ! J’adore écouter les gens me raconter leur vie et leur parcours !
Akimou : Eh bien… En réalité, Akimou est un surnom qu’on m’a donné il y a longtemps : c’est la contraction d’une expression en swahili, Akili muhimu, qui signifie « esprit critique ». Akili Muhimu. Akimou, c’est comme ça que me surnommaient mes collègues du laboratoire de physique où j’avais commencé à travailler à l’université, dans les années 1960, à Brazzaville. Ah ! On formait une belle équipe et moi j’étais un peu celui qui cassait l’ambiance, qui les obligeait toujours à multiplier les expériences et les observations, à vérifier leurs hypothèses avant d’affirmer quelque chose…
Florence : Vous avez bien raison. Aujourd’hui, on est tellement rapide que l’on s’en tient à l’hypothèse de départ. On la fait passer pour une vérité irréfutable alors qu’il faudrait apporter une preuve.
Akimou : Vous savez, cela a toujours existé… Simplement, les réseaux sociaux ont décuplé cette tendance.
Florence : Quel était votre domaine de recherche, à l’université ?
Akimou : J’avais une passion pour la mécanique des fluides, et comme j’étais un tantinet présomptueux, je me suis beaucoup intéressé, à un moment, aux équations de Navier-Stokes, ces équations aux dérivées partielles non linéaires qui…
Florence : … décrivent le mouvement des fluides newtoniens. Un des grands mystères de la physique. Vous n’aviez pas froid aux yeux ! Mais alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ?
Akimou : À cette période, malheureusement, mon pays était en proie à de graves troubles… On m’a accusé de désertion parce que j’avais quelque temps enseigné dans un pays voisin. On m’a affecté dans un collège au fin fond de la brousse… Je suis parti ; j’ai quitté Brazzaville et le Congo. Je suis arrivé en France et j’y ai trouvé un deuxième pays. Mais bien que j’aie gardé mon surnom, je n’ai jamais réussi à retrouver mon métier. Alors j’en ai appris d’autres… que j’ai toujours essayé de faire le plus consciencieusement possible…
Florence : « Esprit critique »… Il y a de quoi s’arracher les cheveux, pour un esprit critique, par les temps qui courent, vous ne trouvez pas ?
Et d’ailleurs, pour en revenir à eux : ces fameux phénomènes mystérieux, vous en pensez quoi ?
Akimou : Pour être franc… je ne sais trop quoi en penser. Je cherche encore le sens de tout cela. On ne peut pas vraiment parler d’acte de vandalisme, car il y a quelque chose d’artistique, un vandale n’a pas besoin d’être aussi raffiné et aussi discret…
Florence [levant les yeux au ciel] : Si seulement…
Akimou [continuant sa réflexion] : … et en même temps, à quoi bon écrire des prénoms féminins cryptés à la peinture phosphorescente sur le mur des salles des Étincelles ? Un peu comme des signatures… Peut-être s’agit-il de messages ? Mais qui veulent nous faire comprendre quoi ?
Florence : Hum... Des signatures, peut-être un message oui… ça doit être ça… Et puis surtout, comment s’y est-elle prise pour les écrire sans se faire voir, cette ombre masquée ?
Akimou : Parce que vous croyez que les phénomènes du mois d’octobre et ceux de début septembre ont été produits par la même personne ? La silhouette à capuche ?
Florence : Oui, j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une seule et même personne. Il y a pour moi une même sophistication…
Akimou : … une rigueur analogue dans le mode opératoire, c’est très juste… Mais cela reste une éventualité : il n’y a absolument rien qui permette de le prouver.
Florence : Pas le moindre indice, non ! Juste une intuition…
[Ils s’éloignent.]
Akimou : Ah ! C’est déjà bien l’intuition ! Tout commence par l’intuition. L’important est de pouvoir ensuite établir une hypothèse, puis de la soumettre au contrôle de l’expérience et, à ce stade, nous avons si peu d’indices… et à peine plus de postulats…
Florence : Pour le moment, je suis en peine de boucler mon enquête… Elle est, comme on dit, au point mort.
[On entend des bruits de chantier.]
Akimou : Ah, Beaugrenelle ! Je l’ai vu grandir, ce quartier. J’ai même un temps travaillé sur le chantier de l’immeuble que vous voyez là, construit par Jean Prouvé, quand même. Vous voyez le bâtiment Orion ? Il vient d’être rénové, d’ailleurs…
Scène 3 : Aux Étincelles, dans une des salles où ont été découverts les prénoms
Delphine : Tiens, c’est là ! Tu l’aperçois, cette trace sur le mur ? Invisible à l’œil nu à moins d’être expert... et de s’approcher de très très près…
Fred : Tu dis que c’est quoi, comme matière ?
Delphine : Un mélange de gel à base d’acrylique et de poudre phosphorescente, composée de micro-cristaux à base d'oxyde d'aluminium, et dont les matières actives sont des terres rares, principalement le strontium et le deutérium. Les terres rares sont des métaux, c’est ce qui sert par exemple pour faire briller les aiguilles de certains réveils… C’était pendant l’expérience de physique…
Fred : Mais on n’est pas dans la salle d’informatique, là ? Ah ! Pardon ! Je ne me suis pas encore fait à l’idée qu’aux Étincelles les disciplines se partagent les salles…
Delphine : Franchement, le fait que les disciplines ne soient plus cloisonnées mais qu’elles respirent et dialoguent ensemble – les maths et les sciences de la vie, par exemple – je trouve ça formidable…
Fred : Sans parler de la science et des arts… On appelle ça la « multidisciplinarité des espaces ». Et ça restera comme ça dans le futur Palais de la découverte : tout sera encore plus ouvert !
Delphine : À propos du nouveau Palais, tu as entendu cette histoire d’objets qui auraient disparu ?
Fred : Qu’est-ce que c’est que cette histoire, encore ?
Delphine : Oh, j'n’en sais pas beaucoup plus. J’ai juste entendu, l’autre jour, dans une réunion, qu’il y avait certains objets qu’on n’arrivait plus à localiser dans les réserves… J’aimerais bien savoir s’il y a un passage qui nous permettrait d’y accéder, à ces réserves. Depuis le temps que je cherche ! Il doit bien exister quelque part ?
Fred : Tu te rends compte ? On pourrait découvrir Bondoufle, ou La Charité-sur-Loire ! Mais quels objets ont disparu ? Tu le sais ?
Delphine : Je crois qu’il était question de l’appareil d’électrostatique…
Fred : Quoi ?!? Mais c’est pas possible ! Pas l’appareil d’électrostatique…
Delphine : Oh attends, ce ne sont que des bruits de couloir, hein… De toute façon, ils ont été obligés de le démonter… Peut-être les différentes pièces ont-elles été dispersées par mégarde… C’est sûr que cela a été un déménagement d’ampleur, avec plus de 1 012 objets à recenser, classer, ranger…. Un travail monumental !
Fred : Ce serait horrible… Quand j’y pense, j’aurais pu au moins deviner qu’il s’agissait de lettres à défaut de prénoms, là, sur le mur. J’aurais dû les décrypter plus tôt, ces signes graphiques, ces graffitis…
Delphine : Tu crois que ton œil d’artiste n’est plus aussi aiguisé qu’avant ?
Fred : À ton avis, ça peut vieillir, un Esprit ?
[La conversation s’estompe et ce sont Florence et Myriam qui prennent le relais.]
Scène 4 : Myriam / Florence
[On entend Myriam taper sur son clavier.]
Myriam [lisant Wikipédia à sa mère] : … et Lise Meitner, c’était une Autrichienne. [Elle lit.] « Elle joua notamment un rôle majeur dans la découverte de la fission nucléaire, dont elle fournit avec son neveu Otto Frisch la première explication théorique. »
Florence : Tu es sur Wikipedia, là ?
Myriam : Ouais… Tiens, écoute ça : « Lise Meitner ne reçut jamais le prix Nobel, bien qu'elle eût été nommée 49 fois pour ce prix. » Tu te rends compte ?!
« L'attitude du comité Nobel n'est cependant pas représentative de l'estime que lui portaient ses collègues. Ainsi, en apprenant que le prix Nobel de chimie 1944 revenait à Otto Hahn, le chimiste Dirk Coster écrivit à Lise Meitner : “Otto Hahn, le prix Nobel ! Il l'a certainement mérité. Mais il est dommage que je vous aie enlevée de Berlin”… » – [à sa mère] oui, parce que c’est lui qui l’a aidée à fuir l’Allemagne en 1933 – [elle marmonne, reprend la lecture] « "Sans cela, vous l'auriez eu également. Cela aurait certainement été plus juste." » C’est fou, quand même… 49 fois !
Florence : Ouais. Bon, on peut remercier Jessica Wade. C'est une physicienne qui a rédigé les biographies de plus de 1 600 femmes scientifiques sur Wikipédia. Un travail de titan ! Je me rappelle, j’étais allée l’interviewer à Londres l’année dernière à ce sujet…
Fin de l’épisode 4.
Notre enquêtrice est en pleine confusion et il est temps de faire une pause... Des soi-disant feux follets, des graffitis phosphorescents qui révèlent des noms de femmes scientifiques longtemps restées dans l’ombre. Ces deux actions sont-elles liées ? Qui et pourquoi ? Il est temps de faire une pause. Florence profite de la douceur de l’automne pour faire un tour dans le XVe arrondissement de Paris avec Akimou, qui lui fait des confidences inattendues sur son passé et son nom. Tandis qu’aux Étincelles les Esprits devisent, Florence et Myriam ont une révélation…