Derrière chaque avancée technologique se cache souvent une histoire humaine, faite de luttes et de victoires silencieuses. Alice Recoque en est l’incarnation parfaite. Ingénieure avant-gardiste, elle a contribué à façonner les outils qui structurent aujourd’hui notre monde numérique. 

Son histoire commence avant de fouler les couloirs feutrés des grandes écoles scientifiques, sur les côtes de l’Algérie alors sous colonisation française des années 1930. Elle grandit dans un environnement modeste où la science s’invite dès l’enfance. Fille d’une institutrice et d’un distillateur-courtier en vins, l’alambic de son père, instrument de distillation à la fois technique et mystérieux, éveille chez elle son appétit pour la physique. Mais contrairement aux récits convenus des génies précoces, Alice découvre sa vocation avec patience et méthode. Son intérêt se construit pas à pas, nourri par des rencontres inattendues. Dans ses Mémoires, elle insiste sur l’importance des rencontres décisives : professeurs de mathématiques et de physiques, des mentors qui ont su allumer l’étincelle de la curiosité et guider ses choix et ses envies.

Pourtant, son nom reste dans l’ombre, éclipsé par le travail de ses contemporains masculins. Son parcours ? Celui d’une femme qui a osé défier les normes, alliant détermination, rigueur scientifique et une curiosité insatiable. Une trajectoire de vie entre défis personnels et exploits technologiques. 

Un parcours académique et des premiers pas professionnels prometteurs

Quand Alice arrive à Paris en 1947, la ville se relève à peine des cendres de la guerre, mais l’élan est là. Elle intègre la classe préparatoire du lycée Chaptal, où l’exigence académique est de mise. Une première prouesse, puisque les femmes étaient très peu acceptées dans les milieux scientifiques et techniques, puisqu'il faut par exemple attendre 1972 pour que l'École Polytechnique ouvre son concours d'entrée aux femmes. Sur cette lancée, elle réussit deux ans plus tard avec brio le concours d’entrée à l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de Paris (ESPCI). Classée quatrième sur les quarante élèves de sa promotion au concours d’entrée, elle y sera l’une des six femmes admises cette année-là.

En 1954, elle épouse Robert Recoque, un camarade rencontré sur les bancs de l’école, conciliant alors carrière et vie familiale, un équilibre audacieux pour l’époque. Leur union, entre la famille d’intellectuels athées d’Alice et celle bourgeoise catholique de Robert, est un véritable choc des cultures.

Sous les conseils d’une ancienne camarade de classe, l’informaticienne débute sa carrière à la Société d’Électronique et d’Automatisme (SEA), une jeune entreprise basée à Courbevoie, où l’innovation gronde derrière chaque circuit. Avec une énergie et une curiosité sans limites, elle se plonge corps et âme dans un défi de taille : rendre les mémoires informatiques plus vives, plus légères, plus solides. Elle est à la recherche de composants qui ne tremblent pas au moindre changement de température, qui ne surchauffent pas. Un projet qui, des années plus tard, s’avérera être la clé de systèmes bien plus ambitieux.

Innovations majeures dans l’informatique

Au SEA, Alice s’investit dans plusieurs projets techniques fondamentaux, parmi lesquels la CAB 1011, un système orienté vers la cryptanalyse, qui sera utilisé par les services de renseignement français, la SDECE (devenue par la suite la DGSE). Il s’agit de Calculatrices Automatiques Binaires, conçues pour effectuer des calculs complexes plus rapidement et avec moins d’erreurs éventuelles que les machines précédentes. Ces travaux s’inscrivent dans un effort continu pour améliorer la performance des ordinateurs, tout en réduisant leur taille et leur consommation énergétique. Un défi majeur à une époque où les composants étaient encore volumineux et fragiles ! 

L'ordinateur CAB 500 de la SEA.

Le point d’orgue de ses recherches est le développement de la CAB 500 au cours des années 1950, une machine innovante équipée du Symmag, un composant breveté par la SEA. Ce dispositif remplace les tubes électroniques traditionnels par des transistors, ce qui améliore considérablement la stabilité, la rapidité et la durabilité de l’ordinateur. Mais au-delà de ces avancées matérielles, la CAB 500 introduit une interface révolutionnaire : il permet un dialogue direct avec l’utilisateur, ce dernier peut saisir des commandes dans l’interface et recevoir des réponses en temps réel, rendant l’ordinateur plus interactif et accessible. Cette capacité d’échange marque une étape décisive dans l’histoire de l’informatique, faisant de la CAB 500 l’un des premiers ordinateurs conversationnels, à l’origine des systèmes interactifs que nous connaissons aujourd’hui.

Vers l’informatique industrielle et l’intelligence artificielle 

Lancé en 1966, le Plan Calcul est un programme national visant à développer une industrie informatique française autonome, en soutenant la recherche, la production de matériel et la formation d’ingénieurs. Dans ce cadre, Alice Recoque joue un rôle clé dans le développement du Mitra 15, un mini-ordinateur robuste et compact. Cette machine marque une étape importante en rendant l’informatique accessible hors des laboratoires, notamment pour répondre aux besoins de l’industrie, des infrastructures publiques et même des programmes spatiaux comme Ariane 1. Le Mitra 15 est utilisé pour automatiser des chaînes de production, gérer des réseaux électriques ou encore contrôler le trafic aérien, et grâce à sa diffusion dans les écoles, des milliers d’enseignants ont été formés à son utilisation, formant ainsi une génération préparée à relever les défis de la révolution numérique.

Panneau avant du CII Mitra 15 (collection de l'ACONIT, Grenoble).

Au début des années 1970, Alice anticipe que l’avenir de l’informatique ne dépendra pas seulement de la puissance des machines, mais aussi de la sophistication des logiciels. Elle prend alors la direction de la mission « Intelligence artificielle » du Plan Calcul, un programme ambitieux visant à promouvoir la recherche et le développement dans ce domaine encore jeune. Convaincue de l’impact que pourraient avoir ces technologies dans le futur, elle accompagne plusieurs projets pionniers qui poseront les bases des systèmes intelligents actuels.

Engagement éthique et reconnaissance tardive

Au-delà de ses contributions techniques, Alice Recoque s’investit également dans les enjeux éthiques liés à l’avènement l’informatique. Consciente des risques que la collecte massive de données personnelles fait peser sur les libertés individuelles, elle participe en 1978 à une réunion fondatrice qui aboutira à la création de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, la CNIL. Cette institution pionnière vise à encadrer l’usage des données numériques et à protéger les citoyens contre les dérives potentielles de surveillance par les États et les entreprises. L’engagement précoce d’Alice dans ces questions sociales illustre une vision globale de l’impact des technologies, bien avant que ces débats ne deviennent centraux dans la société. 

Le parcours d’Alice Recoque, marqué par une persévérance et une rigueur exemplaire, témoigne des obstacles que les femmes ont longtemps dû surmonter pour s’imposer dans les métiers scientifiques et techniques. Une réalité qui ne doit pas faire oublier que les débuts de l’informatique moderne doivent beaucoup aux « calculatrices » et aux premières programmeuses : des pionnières comme les « ENIAC Girls » ou Grace Hopper, qui ont joué un rôle déterminant dans le développement des premiers ordinateurs. Malgré cette contribution essentielle, l’informatique s’est progressivement masculinisée, rendant plus singulière encore la trajectoire d’Alice Recoque dans un secteur alors largement essentiellement masculin. 

Alice Recoque, ici aux commandes de la CAB 2022.

Sa reconnaissance officielle arrive tardivement, avec plusieurs distinctions honorifiques, dont l’ordre national du Mérite. Aujourd’hui, le supercalculateur français nommé « Alice Recoque » en son honneur, est capable de réaliser un milliard de milliard d’opérations à la seconde parmi les plus puissants d’Europe. Dans un premier pas vers une meilleure reconnaissance et visibilité, l’informaticienne verra son nom inscrit sur le premier étage de la tour Eiffel d’ici mars 2027. Elle y sera accompagnée de 72 autres femmes de sciences, dont beaucoup ont longtemps été éclipsées, leurs découvertes minimisées ou attribuées à des collègues masculins. Un phénomène appelé « l’effet Matilda ».   

Figure majeure de l’informatique moderne et pionnière pour les femmes dans les sciences, Alice Recoque laisse ainsi derrière elle un double héritage, à la fois scientifique, mais aussi profondément symbolique. 


Cet article s’appuie notamment sur le livre Qui a voulu effacer Alice Recoque ? (Fayard, 2024), la première biographie consacrée à cette pionnière française de l’informatique, écrite par Marion Carré. Spécialiste des enjeux liés à l’intelligence artificielle, Marion Carré s’est intéressée à Alice Recoque après avoir découvert qu’une procédure avait été lancée sur Wikipédia pour supprimer la page de cette ingénieure pourtant majeure. Cette « bataille Wikipédia » l’a conduite à enquêter sur les mécanismes qui contribuent à l’effacement des femmes scientifiques de la mémoire collective et à retracer le parcours d’une figure longtemps restée dans l’ombre.

L'informatique vous intéresse ? 

Rendez-vous aux Étincelles (Paris 15e) pour découvrir les exposés sur cette thématique :


Photo de Une © Alice Recoque - 01 informatique 09 76 - remis par Mme Recoque

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