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3 - Un cerveau limité ?

Les erreurs de jugement peuvent survenir pour de nombreuses raisons : surabondance d’informations, manque de temps pour les analyser objectivement, mémoire imparfaite, mauvaise représentation du hasard… Dans l’exposition, de nombreux éléments permettent de se confronter à ces situations.

Le rôle des différents types de mémoire (à court ou long terme par exemple) dans la cognition fait l’objet de très nombreuses recherches. Les limitations de notre mémoire peuvent influer sur les mécanismes conduisant à des erreurs de jugement.

Parmi les multiples travaux expérimentaux portant sur la mémoire et sa malléabilité, ceux d’Elisabeth Loftus sont fondamentaux. Depuis plus de 40 ans, elle documente la manière dont nos souvenirs d’épisodes passés peuvent être modifiés par de fausses informations (effet de désinformation).

Par exemple, dans une expérience célèbre, elle a montré que les souvenirs peuvent être affectés par les questions qui s’y rapportent. Après avoir montré une vidéo d’accident de voiture à des participants, le souvenir de la violence du choc variait selon qu’on leur demandait « à quelle vitesse allaient les voitures avant ce grave accident » ou « avant cet accrochage » (traduction très approximative).

Sources (en anglais) :
Loftus, E. & Palmer, J. (1974). Reconstruction of Automobile Destruction: An Example of the Interaction Between Language and Memory. Journal of verbal learning and verbal behaviour, 13.
www.demenzemedicinagenerale.net/images/mens-sana/AutomobileDestruction.pdf

 

Depuis, de nombreuses études sont venues compléter notre compréhension de la manière dont l’exposition à de fausses informations peut influencer la mémoire. L’intérêt pour ce domaine semble à la mesure des conséquences potentiellement graves (songeons aux témoins de scène de crime par exemple).

D’autres études, encore débattues toutefois, laissent à penser que des souvenirs d’évènements n’ayant jamais existé pourraient même être implantés dans notre mémoire.

Sources (en anglais) :
Loftus, E. (2005). Planting Misinformation in the Human Mind: A 30-Year Investigation of the Malleability of Memory, Learning & Memory, 12(4).
www.researchgate.net/publication/7718097_Planting_misinformation_in_the_human_mind_A_30-year_investigation_of_the_malleability_of_memory

 

D’autres caractéristiques de la mémoire ont été étudiées. Par exemple, dans une série d’expériences, Glanzer & Cunitz ont présenté des listes de mots de différentes longueurs aux participants. Il leur était demandé ensuite de citer les mots dont ils se souvenaient, dans l’ordre qu’ils voulaient. Il apparaît que les premier et les dernier éléments de la liste sont plus fréquemment retenus, en particulier quand leur appel a lieu immédiatement après (effet de récence/ primauté).
(*) Dans l'exposition : un élément du Food truck s’inspire de cette expérience.

Sources (en anglais) :
Glanzer, M. & Cunitz, A. R. (1966). Two storage mechanisms in recall. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 5.
www.semanticscholar.org/paper/Two-storage-mechanisms-in-free-recall-Glanzer-Cunitz/858eb9da712164a13a2154b6673ac3d5c033294f

 

Une autre expérience, reproduite à maintes reprises, illustre le rôle de l’attention dans la mémoire : le gorille invisible. Il est demandé aux participants de compter le nombre de passes effectuées par des joueurs de basket dans une vidéo qui leur est diffusée. Une personne déguisée en gorille passe au beau milieu de l’enregistrement. Il s’avère qu’une bonne moitié des participants, focalisés sur leur tâche, ne remarquent absolument pas l’intrus. Cela n’est pas causé par un manque d’attention des participants. Au contraire, c’est en raison d’un surcroît d’attention sur une chose qu’ils n’en voient pas une autre : il s’agit d’attention sélective.
(*) Dans l'exposition : un élément du Food truck s’inspire de cette expérience.

Sources (en anglais) :
Simons, D. J. & Chabris, C. F. (1999).
Gorillas in Our Midst: Sustained Inattentional Blindness for Dynamic Events. Perception, 28(9).
https://www.researchgate.net/publication/12620563_Gorillas_in_Our_Midst_Sustained_Inattentional_Blindness_for_Dynamic_Events

 

La mémoire n’est pas la seule à pouvoir se faire duper. Plusieurs de nos sens sont sujets aux illusions et il semble possible d’induire certaines sensations.
(*) Dans l'exposition : un élément du Supermarché évoque le phénomène d’illusion sensorielle.

Au-delà de ces effets relatifs à la mémoire, nos difficultés à appréhender, imiter ou détecter le hasard sont évoquées souvent pour expliquer certaines erreurs de jugement : par exemple, le fait de voir un lien de causalité entre deux phénomènes quand il n’y a qu’une coïncidence due au hasard. Certaines croyances irrationnelles sont rattachées à ce phénomène. Nos (mauvaises) représentations du hasard, des statistiques et probabilités sont donc à questionner.

Une expérience classique montre que le hasard n’est pas évident à appréhender. Elle consiste à demander aux participants d’énoncer une série de « pile » et « face » de manière à imiter un lancer de pièce parfaitement aléatoire. Il se trouve que nous avons tendance à alterner plus souvent « pile » et « face » qu’une séquence résultant du hasard pur. Ainsi, sur une série de sept lancers, nous ne disons presque jamais sept fois « face », car cela nous semble « moins aléatoire » que, par exemple, la série « pile face face face pile pile face ». Or ces deux séries ont la même probabilité de survenir à l’issue d’un lancer de pièce.

Les raisons pour lesquelles cet effet apparaît sont assez débattues. Cela pourrait être lié notamment aux capacités limitées de notre mémoire de travail.

Sources (en anglais) :
Warren, P. A., Gostoli, U., Farmer, G. D., El-Deredy, W. & Hahn, U. (2018). A re-examination of “bias” in human randomness perception. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 44(5).

 https://psycnet.apa.org/fulltext/2017-47517-001.html
 

Ces difficultés relatives au hasard ne sont peut-être pas à proprement parler des erreurs ou des « bugs » de notre fonctionnement mental. Elles pourraient correspondre à un fonctionnement efficace au cours duquel nous répondons correctement, mais à la mauvaise question.

Si la série « 7 fois pile » nous semble moins aléatoire, c’est peut-être que nous nous sommes méfiés, que nous avons suspecté un tirage non effectué par un moyen aléatoire (une pièce truquée par exemple). Dans ce cas, nous nous sommes concentrés sur la probabilité que la suite ait été obtenue par un moyen aléatoire (sachant que la suite est « 7 fois pile »), alors qu’il s’agissait de déterminer la probabilité que la suite soit « 7 fois pile » sachant qu’elle a été obtenue par un moyen aléatoire. Nous nous sommes concentrés sur la probabilité des causes plutôt que sur celle des conséquences. Dans ce sens, notre intuition était légitime, mais en réponse à une question légèrement différente de celle posée.

Sources (en anglais) :
Chater, N. et al. (2020). Probabilistic biases meet the bayesian brain.
Current Directions in Psychological Science, 29(5).
journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/0963721420954801
 

Les travaux qui adoptent ce point de vue peuvent être qualifiés de « bayésianistes ». Ils appartiennent à un domaine de recherche très actif.
D’autres études mettent en évidence que le langage lui-même constitue une source d’erreurs. Certaines manières de présenter des problèmes nous leurreraient plus facilement, et ce, même si nous sommes habitués à manipuler les probabilités. Gerd Gigerenzer (voir partie 2) soutient cette théorie, en pointant des effets liés au langage, c’est-à-dire à la manière de présenter l’énoncé du problème ou les statistiques elles-mêmes. Des deux énoncés suivants présentant le même problème, équivalents, le second a obtenu un nombre nettement plus grand de bonnes réponses chez des médecins.

1.  Une maladie touche 0,1 % de la population. 90 % des malades seront détectés grâce à un test, mais 10 % des personnes saines seront déclarées positives. Si une personne est déclarée positive, quelle est la probabilité qu’elle soit effectivement malade ?

2.  Une maladie touche 10 personnes sur 1 000. Sur ces 10 malades, 9 seront déclarés positifs. Sur les 990 personnes saines, 99 seront aussi déclarées positives. Quelle est la probabilité qu’une personne déclarée positive soit effectivement malade ?

Dans le premier cas, nous pouvons être tentés de répondre 90 %, ce qui est faux. Dans le second cas, il semble plus évident que le résultat est 9 « chances » sur 108 (99 + 9), soit une probabilité de 8,3 % d’être effectivement malade. Cela incite à s’exprimer plutôt en nombre de cas qu’en pourcentage.
(*) Dans l'exposition :  les éléments de la zone Santé évoquent ces problématiques.

Sources (en anglais) :
Krämer, W. & Gigerenzer, G. (2005). How to Confuse with Statistics or: The Use and Misuse of Conditional Probabilities.
Statist. Sci. 20(3).
https://www.researchgate.net/publication/4879464_How_to_Confuse_with_Statistics_or_The_Use_and_Misuse_of_Conditional_Probabilities
 

Les différentes expériences présentées dans cette partie illustrent le fait que notre perception du monde est imparfaite. Notre cerveau sélectionne, trie, réorganise certaines informations à notre insu (et heureusement, étant donné la surabondance d’informations, de stimuli… à laquelle nous sommes confrontés). Nos souvenirs peuvent être « reconstruits », notre mémoire et notre perception sont faillibles. Pour faire preuve d’EC, il semble judicieux de porter une vigilance particulière sur l'excès de confiance en nos propres capacités. La perspective bayésienne est rassurante dans la mesure où elle incite à considérer que notre cerveau est très efficace pour effectuer certaines tâches : détecter des structures, des régularités, tenter de mettre de l’ordre.
 

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