Puisque nos intuitions peuvent, au moins dans certains cas, nous induire en erreur, la confiance que nous accordons à nos raisonnements ou à ce que nous tenons pour certain est à questionner. Si l’excès de confiance peut être problématique – dans sa forme extrême, il relève de la croyance aveugle –, l’excès de doute l’est également – il peut conduire alors vers le complotisme.

Les problèmes de calibration de la confiance sont illustrés remarquablement par l’effet Barnum-Forer. Des descriptions très vagues de personnalité peuvent nous sembler spécifiquement dédiées. Cet effet de validation subjective a été évalué par Bertram Forer en 1948 dans une expérience célèbre répliquée de nombreuses fois. Une série de phrases était présentée à des étudiants, à qui l’on demandait le degré d’adéquation avec leur personnalité, sur une échelle de 0 (mauvais) à 5 (très bon). Parmi ces affirmations : « vous avez un potentiel considérable que vous n’avez pas tourné à votre avantage » ou « bien que vous ayez des faiblesses, vous arrivez généralement à les compenser ». Le résultat est frappant : les affirmations ont reçu une moyenne de 4,3. La confiance accordée à la validité de tests de personnalité ou aux horoscopes repose largement sur cet effet.
(*) Dans l'exposition : deux éléments de la zone spectacle évoquent cet effet.

De nombreuses autres études révèlent des problèmes de calibration de la confiance. L’effet Dunning-Kruger, par exemple, est un effet de surconfiance qui a été mesuré au cours de tâches variées (logique, raisonnement, grammaire…). Ses auteurs, David Dunning et Justin Kruger, constatent que nous avons tendance à surestimer nos capacités lorsque nous sommes peu ou non compétents. Ils expliquent cela par le fait que lorsque nous sommes peu compétents, nous avons du mal à estimer la difficulté réelle de la tâche à accomplir.

Sources (en anglais) :
Kruger, J. & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it: how difficulties in recognizing one's own incompetence lead to inflated self-assessments. Journal of personality and social psychology, 77(6).

https://www.researchgate.net/publication/12688660_Unskilled_and_Unaware_of_It_How_Difficulties_in_Recognizing_One's_Own_Incompetence_Lead_to_Inflated_Self-Assessments
 

Cet effet Dunning-Kruger est invoqué fréquemment pour expliquer pourquoi certaines personnes ont des convictions sur des sujets qu’elles ne connaissent pas, voire adhèrent à des idées farfelues ou des pseudo-sciences. La surconfiance diminuant avec notre niveau de maîtrise d’un sujet, l’esprit critique « ne peut pas être déconnecté des contenus sur lesquels il s’applique », comme le soulignent Elena Pasquinelli et ses collaborateurs dans la synthèse du projet de recherche « Éduquer à l’esprit critique » citée précédemment. Ils estiment que ce genre d’étude mettent en évidence « l’importance de posséder des connaissances « de domaine » pour correctement évaluer la justesse de nos opinions, décisions, performances ».

Cela incite à moins raisonner de manière binaire (je crois/je ne crois pas ; c’est vrai/c’est faux...) mais plutôt en « degrés », en se plaçant sur un continuum de confiance, en prenant conscience de ce qui nous pousse à accorder plus de confiance à telle ou telle affirmation.
(*) Dans l'exposition : plusieurs modules incitent à cette démarche en demandant au visiteur un indice de confiance dans sa propre réponse.

Cela étant, ces effets de surconfiance, révélés essentiellement sur des populations occidentales, sont relativisés par d’autres études tendant à montrer qu’ils ne sont pas universels. En Asie notamment, il semblerait que cette surconfiance soit largement absente.

Sources (en anglais) :
Heine, S. J. & Hamamura, T. (2007). In Search of East Asian Self-Enhancement. Personality and Social Psychology Review, 11(1).
www.researchgate.net/publication/5400232_In_Search_of_East_Asian_Self-Enhancement

 

De plus, la manière dont la confiance est évaluée reste très débattue.

Par exemple, les résultats sont assez différents selon que l’on demande aux participants d’évaluer leur performance par rapport à un « participant moyen », abstrait, ou par rapport à des participants réels, situés dans la même pièce. Dans le second cas, l’effet de supériorité est réduit significativement.

Sources (en anglais) :
Alicke, M. D., Klotz, M. L., Breitenbecher, D. L., Yurak, T. J. & Vredenburg, D. S. (1995). Personal contact, individuation, and the better-than-average effect. Journal of Personality and Social Psychology, 68(5).

 

Une autre manière d’éclairer ces questions de confiance est donnée par Leonid Rozenblit et Frank Keil avec « l’illusion de profondeur explicative ». Dans une série d’expériences, ces auteurs demandent aux participants d’évaluer (sur une échelle de 1 à 7) leur compréhension d’un phénomène (par exemple, comment fonctionne une arbalète), puis de détailler son fonctionnement avant de réévaluer leur compréhension. Enfin, un texte leur est fourni décrivant finement ce phénomène et les participants doivent se réévaluer une dernière fois. Les résultats indiquent que les participant tendent à se surestimer initialement et que cette surévaluation diminue peu à peu au fil de l’expérience.

Ce protocole est répété avec différents types de populations et de savoirs/compétences. La surestimation est toujours mesurée. Elle est plus forte pour les explications de type « mécanisme causal » (comme pour l’arbalète) que pour celles d’autres types (par exemple résumer un film).
(*) Dans l'exposition : une variante de cette expérience est reproduite dans la zone Mairie.

Sources (en anglais)  :
Rozenblit, L. & Keil, F. (2002). The misunderstood limits of folk science: an illusion of explanatory depth.
Cognitive science, 26(5).
www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3062901/
 

Une confiance bien calibrée implique d’essayer de prendre la mesure de son ignorance. Avoir conscience de ce que nous ne savons pas (parce que nous n’avons pas bien cherché ou parce que les scientifiques n’ont pas encore de réponse claire) semble un levier intéressant. La compréhension de la nature des sciences, de leur fonctionnement est aussi une piste prometteuse. Pourquoi puis-je « déléguer » ma confiance à un consensus scientifique ? Comment ce dernier est-il construit ? (voir partie 7)
 

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